« Veille stratégique : l’humain, clef de voûte à l’ère de l’IA générative »

[TRIBUNE d’Arnaud Marquant, KB CROWL] À l’heure où certaines entreprises dissolvent leurs cellules de veille au nom de l’intelligence artificielle (IA) générative, une question s’impose : la machine peut-elle réellement remplacer l’humain ? Derrière le récit de l’automatisation totale se joue en réalité une transformation du métier de veilleur. Analyse d’Arnaud Marquant, directeur des opérations chez KB Crowl, un spécialiste de l’intelligence économique.

Ces derniers mois, plusieurs organisations ont fait le choix radical de dissoudre ou d’alléger drastiquement leurs équipes de veille stratégique. Le prétexte est connu : Avec l’IA, nous n’avons plus besoin d’humains.

L’argument semble imparable : l’IA résume, traduit, extrait, reformule en quelques secondes. Pourquoi conserver des équipes dédiées ? Cette lecture relève cependant d’une mauvaise appréciation de la situation.

Elle confond automatisation de tâches et intelligence stratégique. Elle réduit l’IA à un simple levier RH, là où d’autres entreprises investissent au contraire dans la formation et l’accompagnement de leurs veilleurs.

Ce que la machine fait mieux : traiter le "bruit" 

Les apports de l’IA générative sont indéniables. Dans des environnements de veille saturés d’informations, la technologie excelle dans le traitement du “bruit”.

Collectes massives, synthèses de premier niveau, traductions multilingues, extraction d’entités nommées, détection de thématiques, identification d’anomalies, etc. Les gains de temps sont considérables.

Là où un veilleur mettait vingt minutes à synthétiser un article, l’outil le fait en quelques secondes. Les usages prudents et encadrés que nous pouvons observer actuellement au sein des organisations concernent principalement ces tâches à faible enjeu décisionnel et à fort gains de productivité. Sur ces segments, l’IA est devenue un “must have”.

Elle augmente la capacité de traitement, élargit le spectre des sources et permet d’absorber l’"infobésité".

Ce que l’humain fait mieux : produire du sens

Mais traiter des données ne signifie pas que l’on en comprend le sens profond : ce regard est l’apanage de l’être humain. Seul ce dernier est en capacité de traiter une information au regard d’une stratégie d’entreprise, d’analyser un positionnement concurrentiel ou de s’inscrire dans une culture organisationnelle.

Au contraire de l’IA générative, le veilleur sait articuler les signaux faibles avec une vision à long terme. Pour lui, la veille stratégique ne se limite pas à collecter : elle sert à transformer l’information en connaissance actionnable.

Un veilleur sait analyser avec finesse l’implicite et ajuster les informations aux recommandations stratégiques de son organisation. Dans cette perspective transformative, la confiance reste un enjeu central.

Les risques d’hallucinations limitent l’usage de l’IA dans les analyses complexes menées. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous observons actuellement le déploiement d’une réponse technologique particulièrement appropriée : le RAG (Retrieval-Augmented Generation).

Fonctionnant en “vase clos”, sur la base d’un corpus documentaire strictement constitué et maîtrisé par l’entreprise, ce dispositif empêche l’IA d’inventer des faits et garantit la traçabilité des informations, donc la justesse des réponses. Mais il demeure piloté, paramétré et supervisé par des hommes et des femmes.

Pour le dire autrement, le RAG n’est pas synonyme d’une autonomisation de la machine : il est au contraire l’illustration d’une IA encadrée par l’expertise, et donc par l’être humain.

Remplacement ou transformation ?

Culturellement, deux écoles s’affrontent donc aujourd’hui. Celle d’un remplacement pur et simple de l’homme par la machine, dont les accents dogmatiques et théoriques ne sont pas à négliger. Et celle d’une transformation et d’une adaptation de l’homme aux nouvelles machines, qui paraît plus lucide et surtout plus réaliste au regard des leçons de l’Histoire.

Depuis la Révolution industrielle en effet, chaque bouleversement technologique reconfigure les métiers sans pour autant abolir la place centrale de l’humain. Nous le voyons par exemple dans certains métiers manuels : l’exosquelette qui y est de plus en plus utilisé facilite le travail de l’artisan (en évitant par exemple la fatigue rapide) et vient renforcer son rôle en le rendant plus productif.

Ainsi donc, le véritable point de bascule auquel nous allons bientôt assister ne sera pas celui du remplacement de l’homme par la technologie, mais celui du veilleur traditionnel par le veilleur « augmenté ». Non, l’IA ne remplacera pas le professionnel de la veille, sauf au prix d’erreurs dont certaines organisations pâtiront, à terme, nécessairement.

En revanche, le veilleur qui saura maîtriser l’IA remplacera celui qui en ignore l’utilisation. Dans de telles conditions, l’enjeu des professionnels de la veille n’est pas de supprimer l’humain au sommet de la pyramide technologique : il consiste à lui donner les outils pour y rester.